Yasin, coloc chez Caracol

Caracol est une association à but non lucratif créée en 2018, qui se bat contre ce qu’elle appelle le gaspillage immobilier. Face au constat des 3 millions de logements vacants en France, l’association se positionne sur le marché comme un intermédiaire, entre locataires et propriétaires de locaux inoccupés. La plupart des logements gérés par Caracol sont comme celui de Yasin. Propriétés de collectivités territoriales ou d’entreprises privées, les locaux sont inhabités dans l’attente de travaux, de réhabilitation ou de destruction. Ces procédures pouvant prendre un temps considérable, plusieurs années dans de nombreux cas, Caracol a décidé de “recycler” ces locaux pendant ce temps de vide pour y « intercaler » des habitants, en leur proposant un logement temporaire, d’une durée de 18 mois en moyenne. 

Yasin a 35 ans, il vient de Somalie. Il habite dans l’une des colocations gérées par Caracol, dans le quartier Lamarck, à Montreuil. Sa colocation est située le long des travaux de la prochaine ligne de tramway, raison pour laquelle l’EPFIF, opérateur public foncier d’Île-de-France, disposait de ce logement vacant avant de le proposer à Caracol. Yasin occupe l’une des chambres de cette maison depuis 2023 et s’apprête à la quitter, après avoir finalement reçu une offre pour un logement social. Yasin a vécu deux fois au sein d’une colocation Caracol. Depuis son arrivée, il a trouvé un travail et il a créé une association, Réseau des exilés en France, qui permet l’échange de langue entre français et exilés, entre cours de français langue étrangère (FLE), et cours d’arabe, de pachto ou de farsi. 

Pour Caracol, le logement est un levier d’insertion et de justice sociales. Les colocations qu’elle gère sont temporaires, mais aussi multiculturelles et solidaires. Elle propose un accompagnement social des colocataires vers des solutions de logement pérennes, et met en place des colocations basées sur la mixité sociale et culturelle. En effet, Caracol sélectionne et mélange trois types de candidats à la colocation : un tiers d’étudiants et autres populations vulnérables à la crise du logement, un tiers d’actifs volontaires à la colocation et un tiers de bénéficiaires de la protection internationale, réfugiés le plus souvent.

Yasin est l’un d’entre eux, et il nous raconte son parcours au sein des colocations Caracol, et comment ce « petit » coup de pouce temporaire a changé sa vie en France.

Entretien

Portrait de Yasin, de Margot Soulat

« Quand je suis arrivé en 2017 en tant que demandeur d’asile, ça n’était pas si facile d’obtenir un logement, que ce soit temporaire ou autre chose.

Deux ou trois mois après avoir obtenu mon statut de réfugié, je faisais partie d’un programme d’accompagnement à l’entrepreneuriat où j’ai rencontré Simon Guibert, le porteur du projet à l’origine de Caracol. À cette époque j’étais hébergé dans un centre d’accueil de demandeurs d’asile (CADA) qui n’était pas du tout fait pour moi. J’avais 30 ans, on partageait une chambre pour trois. C’était un grand entrepôt avec 200 chambres similaires, toujours en logement temporaire. 

En discutant avec Simon, j’ai adoré le projet, je me suis dit que c’était fait pour moi. J’ai même été président de l’association plus tard, mais il s’est passé plusieurs choses entre-temps. Surtout, le concept était attirant pour moi : je n’avais pas besoin de dossier à l’époque pour postuler, concret, sans CDI ou autre garantie, que je ne pouvais pas présenter à ce moment-là. Je ne savais même pas quoi faire exactement de ma vie. 

“J’ai pu construire ma vie à partir de là, m’intégrer, et construire ma vie professionnelle.”

Simon et moi sommes restés en contact et j’ai pu participer en tant que premier résident de Caracol. J’ai rapidement eu mon premier travail après ça. J’ai pu construire ma vie à partir de là, m’intégrer, et construire ma vie professionnelle.

Après ma première résidence chez Caracol, j’ai pu trouver un autre logement dans le parc privé. Un studio, dans le 17e arrondissement de Paris, de 16m2 pour 700 €. Au début ça allait, je travaillais et je pouvais payer le loyer sans problème. 

J’avais quand même fait une demande de logement social au même moment, avec l’appui de l’assistante sociale de mon entreprise, mais je n’ai jamais réussi à en obtenir un. Il y avait trop de demandes, chez le bailleur 3F, je ne rentrais pas dans les quotas. Et là j’ai traversé une période difficile mentalement, avec le Covid et tout, dans mon studio. Et au final, je suis revenu chez Caracol pour pouvoir avancer, là où j’habite encore aujourd’hui. 

“Je peux vraiment dire que ce logement temporaire a changé ma vie.”

Ici, je paie 315 € toutes charges comprises. Sans APL, je n’y ai pas le droit. Je ne connais pas la taille exacte de la maison où l’on vit, mais je crois qu’elle fait 150m2 environ. Dans la maison, on est 5 colocs. Normalement, c’est trois filles et deux garçons. Ma chambre fait 8m2. Je n’ai jamais rencontré les propriétaires des murs, des représentants de la mairie de Montreuil. Tout s’est fait directement avec Caracol. 

C’est à partir de mon premier logement chez Caracol que j’ai pu trouver un travail, monter ma propre association à côté, Réseau des exilés en France, et que j’ai eu la nationalité française. Je peux vraiment dire que ce logement temporaire a changé ma vie. Le temps que les planètes s’alignent. 

Même pour les entrepreneurs français, ce type de logement est utile. Le temps de monter leur projet, avant de pouvoir se rémunérer. Ça permet de pouvoir se concentrer, sur une période temporaire, parce que là par exemple la durée du bail est de 18 mois. Mais c’est un tremplin.

Au niveau de la sociabilité, c’est une colocation classique, avec les bons moments et les complications… Sur le ménage par exemple. Mais surtout, il y a aussi une mixité culturelle chez Caracol qui m’a beaucoup aidé dans mon cas particulier. Nous sommes mélangés entre étrangers et français. 

Mais il y a beaucoup plus que ça. Quand je suis arrivé à Paris je ne connaissais pas un mot de français. Quand j’étais en CADA, je vivais avec d’autres demandeurs d’asile ou réfugiés, des gens avec le même profil. On ne pouvait pas s’entraîner sur l’intégration ou sur la langue. La journée tu es dans le centre, après tu vas en cours de français avec d’autres demandeurs d’asile. Tu ne passes plus de temps avec la population locale. On avait aucun lien.

En arrivant dans la colocation, déjà j’ai pu améliorer mon français. On communiquait tous les jours ! C’est aussi ici que j’ai appris à envoyer mon premier courrier recommandé… J’ai vraiment appris comment ça fonctionnait, sur mes démarches administratives aussi. 

Parfois on cuisine ensemble, on discute. L’un de nos colocataires ne parlait qu’arabe, l’autre que français, et moi j’étais entre les deux. Et je ne sais pas comment, mais ils arrivaient à communiquer. 

“J’ai finalement réussi à obtenir un logement social, grâce à l’appui du pôle social de Caracol.”

Au-delà de la coloc, parfois on se retrouve sur des chantiers participatifs. Ça fait partie de Caracol, pour remettre en état des logements vacants avant que les colocations ne commencent. Après, c’est le pôle technique qui nous accompagne tous les jours quand on a un problème technique, sur l’électricité par exemple.

J’ai finalement réussi à obtenir un logement social, grâce à l’appui du pôle social de Caracol. Les équipes m’ont accompagné sur mes démarches, des mots ou des choses à faire qui étaient trop techniques pour moi, sur certains documents à fournir et pour récupérer les documents. 

Bientôt je déménage donc dans le 93, à Pantin, dans un T1. Après 7 ans de procédures. Le loyer est d’à peu près 500 € toutes charges comprises, pour une chambre et un petit salon, quand même mieux que mon petit studio de 16m2 dans le 17e. Je suis assez content d’arriver dans un logement tout seul, en autonomie. 

Ça n’est pas la première fois que je vis bien seul. Quand j’étais médecin et pendant mes études, au Kenya ou en Chine, j’habitais bien tout seul. Mais je ne pouvais pas rester là-bas, et je ne peux pas exercer mon métier ici. » 

LÀPJOURNAL

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