Entretien avec Gaëlle Fourcade, directrice de crèche associative

Gaëlle Fourcade est éducatrice de jeunes enfants. Elle nous reçoit chez elle, dans l’arrière-pays lorientais. Sa vocation remonte à l’adolescence, quand elle écoutait sa tante raconter son travail dans une crèche parentale. Son diplôme en poche, elle fait un bref passage en crèche municipale avant de rejoindre, à son tour, une structure associative.

En partageant son expérience, on sent Gaëlle émue à l’évocation des scandales de maltraitances médiatisés par la publication, en septembre, de l’ouvrage de V. Castanet, Les Ogres (Flammarion, 2024).

Gaëlle se décrit comme une actrice de terrain, « d’un terrain » précise-t-elle, consciente que les réalités sont très variables dans le secteur. Son terrain depuis 25 ans, c’est Salopette et Pâte à sel, une crèche associative située à Kervénanec, quartier prioritaire de la ville de Lorient dans le Morbihan (56). Il y a trois ans, Gaëlle est devenue la directrice de cette structure où elle avait débuté comme stagiaire.

Portrait de Gaëlle Fourcade par Margot Soulat

Pouvez-vous nous présenter votre crèche ? Son caractère associatif ?

On est une structure privée, mais à but non lucratif. La spécificité chez nous, c’est que les parents, adhérents de l’association, gèrent la crèche. On élit tous les ans un conseil d’administration, avec président, trésorier et secrétaire. En plus de la gestion, les parents donnent un coup de main et du confort de présence lors de certaines activités avec les enfants. Ils viennent en plus des professionnels. Ils ne sont jamais comptabilisés dans l’équipe encadrante, comme c’est le cas dans une crèche parentale. 

À l’origine du projet associatif, il y a deux éducatrices de jeunes enfants et une équipe de parents, tous parties prenantes des projets d’établissement et pédagogique. Récemment, les parents ont initié un projet d’achat de vélos-cargos. Il y a quelques années, ils ont décidé de passer aux couches lavables. Les parents et l’équipe travaillent ensemble à l’aboutissement de chaque projet.

Pouvez-vous nous parler de la situation du secteur de la Petite Enfance sur le territoire lorientais ?

De façon générale, on perçoit un réel affaiblissement de l’offre de garde sur Lorient depuis quatre ou cinq ans. Beaucoup d’assistantes maternelles n’ont pas renouvelé leur agrément ou sont parties à la retraite sans être remplacées. Forcément, les demandes se répercutent sur les autres modes de garde, notamment les crèches municipales et les crèches privées.

Mais ça ne semble pas répondre à toutes les demandes. Et toutes les crèches n’ont pas adopté le régime de la CAF qui permet notamment aux parents de payer en fonction de leurs revenus. Donc certaines structures privées peuvent être inaccessibles financièrement.

Cette année, sur une cinquantaine de demandes de préinscriptions, on n’a pu proposer que 11 places et pour certaines familles seulement trois jours par semaine.

Quels sont les critères de sélection ?

Certains critères nous sont imposés par nos partenaires. La ville de Lorient, qui finance 15 des 18 places, demande à ce que les enfants habitent Lorient. Les trois places restantes sont financées et réservées par le ministère des Armées [qui dispose de bureaux à proximité].

La CAF, notre principal financeur, exige un taux de remplissage minimum de 85%. On donne donc la priorité aux familles qui nous demandent l’amplitude horaire la plus importante. Sur nos 18 places, on accueille une trentaine de familles.

D’autres critères sont propres à notre projet. Vis-à-vis des familles, on a un critère de mixité sociale. On ne pose pas la question aux parents de savoir s’ils travaillent. On fait aussi attention à équilibrer les tranches d’âge des enfants. 

La fratrie rentre également en compte. Comme on crée du lien avec les familles, un enfant qui a déjà eu ses grands frères et sœurs à la crèche sera prioritaire. On a aussi des critères d’inclusion par rapport à un enfant handicapé, que ce soit l’enfant accueilli ou un autre membre de la fratrie.  

Pouvez-vous revenir sur vos relations avec vos principaux partenaires et leur rôle dans le fonctionnement de la crèche ?

Dans notre budget de fonctionnement 2023, la participation de la CAF était autour de 58%, les familles 12%, et les 30 % restants, c’est la ville pour un peu plus de 22 %, et le ministère des Armées pour la réservation des trois berceaux. 

La ville de Lorient soutient vraiment la petite enfance. Elle a soutenu notre crèche depuis sa création, notamment avec la mise à disposition de locaux. Dans cette logique, nous participons à des projets de la ville, comme les lieux d’accueil enfants-parents [LAEP].

Avec la ville de Lorient, on a une convention sur trois ans. Avec la CAF, la convention fixe l’aide au fonctionnement, la PSU [prestation de service unique], en fonction du nombre d’heures réalisées dans l’année. Celle-ci impose un ratio maximum de 7% entre le nombre d’heures facturées et le nombre d’heures effectivement réalisées [c’est le « taux de facturation » utilisé dans le calcul de la PSU]. Cela met une pression sur les structures : on jongle avec les plannings. 

Dès qu’il y a une absence, on essaie de proposer la place à un autre enfant. On pointe les heures d’arrivée et de départ car on facture les familles au quart d’heure. On va chercher à remplir au maximum, et cela se fait parfois au détriment du travail d’accueil. 

La CAF a quand même mis en place de nouveaux bonus, pour soutenir les “heures de concertation” et les “journées pédagogiques” qui concernent le travail des équipes en dehors de la présence des enfants, pour organiser les activités et travailler sur un thème précis. On a aussi des réunions de supervision avec une psychologue où on parle de nos pratiques.

Il y a une pénurie de professionnels dans le secteur de la petite enfance, rencontrez-vous des difficultés à recruter du personnel qualifié ? 

Effectivement, c’est une réalité. Pour un CDI, on a pas mal de candidatures, mais pour un CDD de remplacement, c’est plus compliqué. On peut être amené à demander des dérogations auprès de la PMI [Protection maternelle et infantile] pour embaucher du personnel même s’il n’a pas la qualification – sur un temps limité et en faible proportion de l’équipe. 

Comment cela affecte-t-il les conditions de travail et d’accueil ?

Chez nous, on a la chance d’avoir toutes nos salariées en CDI et de ne pas être au minimum de l’encadrement exigé par la loi, c’est-à-dire une personne pour 6 enfants. On tourne plutôt autour d’une pour 4, ce qui donne du confort aux équipes et évite de recourir à des externes en cas d’absence. Par ailleurs, on a mis en place la revalorisation de la grille salariale demandée par notre convention collective Alisfa [syndicat employeur], et on a une mutuelle d’entreprise. Il y a aussi un bonus de la CAF pour soutenir cet effort

Sur le plan de la qualité d’accueil, on est soumis au contrôle de la PMI. Elle regarde notre projet d’établissement et le respect des règles d’hygiène et de sécurité. Mais elle manque de moyens. Depuis 3 ans que je suis directrice ici, je n’ai encore vu passer personne.

Pour nous, on juge la qualité au plaisir qu’ont les enfants à investir le lieu et à s’y sentir comme chez eux. On le voit aussi à l’engagement des familles et des équipes.

Que souhaiteriez-vous voir évoluer dans votre métier ?

D’une façon générale, il faudrait donner davantage de moyens aux personnes chargées de contrôler les structures. Cela permettrait de dépasser ce rôle de contrôle et de travailler ensemble à la qualité d’accueil. Il faudrait aussi pouvoir impliquer les gens de terrains dans les prises de décisions. Si ça reste la prérogative des administrateurs qui ne se déplacent jamais dans les crèches pour voir comment ça se passe concrètement, ça ne sera pas plus pertinent et qualitatif qu’actuellement.

Un autre défi pour l’avenir serait de faire rentrer les hommes dans la profession. L’ensemble de la société doit changer de regard. On commence à en voir et c’est toujours une richesse, pour eux, pour l’équipe et les enfants. 

Je pense aussi à la place des papas dans ces structures. Les permanences auprès des enfants sont encore beaucoup prises en charge par les mamans. Nous mêmes, en tant que professionnelles, on doit se poser la question de la place qu’on leur donne.

Propos recueillis par Laure Brillaud

LÀPJOURNAL

GRATUIT
VOIR